lunes, 10 de marzo de 2014

Au Dakota du Nord, les vaches perdent leur queue, par Maxime Robin (Le Monde diplomatique)

Au Dakota du Nord, les vaches perdent leur queue, par Maxime Robin (Le Monde diplomatique)





La ferme de Mme Jacki Schilke est la seule habitation à trente-cinq
kilomètres à la ronde. Cette agricultrice des environs de Williston a
toujours refusé que les compagnies forent son terrain, mais plusieurs
infrastructures pétrolières jouxtent ses pâtures. Depuis 2011, certaines
de ses vaches sont atteintes d’un mal étrange : elles maigrissent, et
parfois perdent leur queue. Elle fait donc appel aux autorités du Dakota
du Nord pour expertiser son terrain. Dépêchés sur place, les
inspecteurs ne trouvent rien d’anormal.




Mme Schilke contacte alors un expert indépendant de Detroit, qui,
dans un échantillon d’air prélevé au-dessus de la ferme, décèle
plusieurs substances : benzène, méthane, chloroforme, butane, propane,
toluène et xylène — tous communément associés à l’extraction
d’hydrocarbures par fracturation hydraulique, ou fracking. Dans
son puits sont aussi détectées d’importantes quantités de sulfates,
chrome et strontium. Des liaisons neurotoxiques sont découvertes dans
son cerveau, et, dans son sang, des traces de plusieurs métaux lourds.
En tout, elle a perdu cinq vaches, deux chiens, plusieurs poules et une
partie de sa santé.




Plusieurs témoignages semblables au sien mettent en lumière la
difficulté du Dakota du Nord à protéger sa terre, alors qu’un boom
pétrolier n’en finit pas d’ébaudir les médias. Depuis 2011, en effet,
les mêmes images tournent en boucle : les derricks parsemant la vaste
prairie, les immenses files de camions, les camps de travailleurs logés à
la hâte dans des caravanes, etc. Le coût environnemental de cette ruée
reste en revanche un mystère. Le gouvernement local ne connaît pas la
quantité de pétrole et de produits chimiques répandus à la surface de la
prairie fortuitement ou par négligence, et les rapports d’accident
industriel, que les entreprises remplissent elles-mêmes, sont souvent
falsifiés. A tout cela une raison : ce petit Etat agraire, dont la
capitale politique, Bismarck, n’excède pas soixante mille habitants, est
un paradis politique et judiciaire pour les compagnies pétrolières.




Le débat sur la pollution des sols liée à la fracturation hydraulique
repose sur un malentendu de départ, entretenu par les exploitants et
les autorités régulatrices. Les gisements du Dakota du Nord se situent
en effet à environ trois kilomètres sous terre. Selon le discours
officiel, les multiples couches géologiques qui séparent le schiste
profond de la nappe phréatique empêchent toute contamination des nappes
et des sols. Sauf que la pollution vient d’ailleurs. Pour Anthony
Ingraffea, professeur en ingénierie à l’université Cornell, qui a
contribué à perfectionner la technique pour la société Schlumberger
avant de militer pour son interdiction, « la pollution environnementale ne provient pas de la fracturation elle-même, mais de ce qui se passe avant et après », notamment lors du transport et du stockage des énormes quantités de déchets chimiques générées par l’industrie.




Exploiter un seul puits de pétrole par hydrofracturation au Dakota du
Nord nécessite en moyenne vingt millions de litres d’eau, deux cent
trente-cinq tonnes de sable et un million deux cent mille litres
d’additifs chimiques pour augmenter la viscosité de l’eau. Après
injection à haute pression de ce cocktail, surnommé slickwater,
pour fracturer la roche, un déchet liquide, composé entre autres
d’hydrocarbures, de métaux lourds radioactifs extraits de la croûte
terrestre et d’aquifères salins emprisonnés sous le schiste, rejaillit à
la surface en même temps que le pétrole.

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